Le lieu commun du mois : Avec le même euro, l'Allemagne...

Publié le par JACQUES GOLIOT

 

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*Le lieu commun du mois

*Un auteur à fréquenter sans modération : Emmanuel Todd (citations)


 

LE LIEU COMMUN DU MOIS

Chronique plurimestrielle à géométrie variable économique et culturelle.

 

J’appelle lieu commun une formule récurrente du discours médiatique, qui n’est pas littéralement fausse, mais  dont les implications ont une valeur argumentaire faible, voire nulle.

 

Le lieu commun du mois de mars 2012 :

« Avec le même euro, l’Allemagne a d’excellents résultats. »

 

Ce lieu commun était un de ceux qu’utilisait régulièrement Brice Couturier quand il animait son émission « Du grain à moudre » sur France Culture. Il est utilisé comme argument péremptoire contre ceux qui imputent à l’euro les problèmes de commerce extérieur  de la France. Il a par exemple été utilisé le jeudi 16 février par Pierre Moscovici sur France Culture (journal de 12 h 30), à titre d’argument contre Nicolas Sarkozy. On sait en effet que le ration Exportations/Importation de l’Allemagne est de 175 % et de 70 % pour la France (le niveau d'équilibre étant de 100 %).

 

Les implications de ce lieu commun sont que, puisque l’Allemagne (pays assez proche par bien des aspects de la France) peut le faire, la France pourrait le faire et donc doit essayer de le faire. Je vais démontrer que ce raisonnement n’a aucune valeur argumentaire, que  sa seule valeur est d’ordre moral : ce n’est pas un argument économique, mais moralisateur.

 

1) Cet argument est inexact si on considère les choses du point de vue de l’histoire économique. 

Sans remonter très loin, on constate facilement que pendant la période des Trente Glorieuses où la France avait de bons résultats économiques d’ensemble et suivait la progression allemande, le franc a dû être dévalué à plusieurs reprises, et, surtout, le mark a subi une réévaluation quasi constante, c’est-à-dire que les deux pays fonctionnaient correctement, mais avec une forte divergence monétaire (le mark qui valait un peu plus d’un franc vers 1960 en valait environ 3,50 dans les années 1990) qui désavantageait tendanciellement les exportations allemandes, sans que son bilan extérieur en souffre trop. En revanche, il n’y a pas eu de divergence des PIB (la dégradation relative du franc ne correspondait pas à une régression de la production).

Il serait étonnant que la situation actuelle, qui prévaut depuis les années 1980, de taux de change fixes entre la France et l’Allemagne, soit devenue neutre pour la France. Il paraît plus raisonnable de penser qu’en réalité, « avec le même euro, l’Allemagne ne peut que prendre l’avantage sur la France » en termes de commerce extérieur .

 

2) Il est aussi inexact sur le plan de la prospective économique.

En effet, si le gouvernement de la France se fixait l’objectif d’une couverture E/I égale à celle de l’Allemagne, cela signifie qu’elle devrait d’une part diminuer son déficit avec l’Allemagne,  d’autre part établir un excédent supérieur à son déficit avec l’Allemagne sur les marchés extérieurs aux deux pays, mais où l’Allemagne est souvent très présente et excédentaire. 

Il n’y a pas besoin d’avoir appris l’allemand pour comprendre que « ce n’est pas gagné ». Je suppose que je pourrais en faire une démonstration plus longue, mais est-ce vraiment nécessaire ? La seule chose que j’évoquerai est le spectacle baroque de travailleurs français se levant de bon matin et partant joyeusement accomplir leurs 60 heures hebdomadaires (payées 35), la pioche sur l’épaule, en chantant : « Hé ho hé ho, on s’en va au boulot ! ». On serait effectivement dans le domaine de l’idylle (je pense que Brice Couturier, entre autres, a une vision idyllique de toute chose. Pour ce qui est du concept d’idylle, je renvoie à Milan Kundera qui en a parlé à plusieurs reprises).

 

3) Il est enfin inexact sur le plan de la théorie économique.

Il est possible que tous les pays du monde soient en situation d’excédent budgétaire (il suffit que les recettes fiscales soient supérieures aux dépenses dans chaque pays). En revanche il n’est pas possible que tous les pays du monde aient un excédent commercial sur une même période de temps. Tout excédent d’un pays a pour contrepartie le déficit d’un ou de plusieurs pays. C’est évident si on imagine une Terre où il n’y aurait que deux pays (Océanie et Estasie). Ensuite, on peut ajouter le nombre de pays qu’on veut (Eurasie, etc.), cela ne changera rien au principe. Au mieux, tous les pays pourraient être en équilibre approximatif, les uns légèrement positifs, les autres légèrement négatifs, et dans ce cas pourraient survenir des inversions dans la période suivante. 

Or la situation actuelle réelle est différente : il existe quelques pays, dont l’Allemagne, qui ont de très forts excédents. Ce sont « les bons élèves de la classe ». Mais leur « bonté » nécessite que d’autres soient « mauvais », alors qu’en théorie, tous les élèves d’une classe pourraient être bons (donc la métaphore est inadéquate dans ce cas). 

On pourrait penser qu’il vaut mieux être « bon » que « mauvais ». Du point de vue économique, ce n’est pas certain, car la « bonté », si elle n’est pas fondée sur une large supériorité technique, implique parfois de lourds sacrifices. Mais certains penseurs se rattrapent sur le plan moral : les pays qui réussissent sont « bons » parce qu’ils sont « économes », donc ils peuvent se percevoir comme « vertueux ». On pourrait aussi interpréter leur bonté en termes d’ « avarice », c’est-à-dire une forme de « folie ». Actuellement le pays qui joue le plus le registre de la vertu est l’Allemagne (la Chine, ça lui est complètement égal), mais que cela touche à la folie est prouvé lorsqu’on voit qu’Angela Merkel a pu sérieusement envisager d’envoyer un proconsul (en allemand : Reichsprotektor ) contrôler le gouvernement (pourtant largement fantoche) de la Grèce (alors que ce qu’il faudrait évidemment y envoyer pour être raisonnable, c’est non seulement le proconsul, mais toute l’armée !). 

Si on s’en tient exclusivement au registre économique, il faut admettre que les « bons » et les « mauvais » sont liés structurellement, et que les bons doivent en tirer certaines conséquences : soit ils renoncent à être excédentaires (chose pas très facile à réaliser en fait), soit ils financent, d’une façon ou d’une autre, le déficit des mauvais (il faut cependant rappeler qu’un excédent commercial n’est pas un excédent d’exploitation, un bénéfice ; en pratique, un pays peut faire de l’excédent commercial en vendant à perte, bien que ce soit immoral, donc avec des entreprises en déficit). 

Un des moyens amusants de faire fondre ses excédents est d’encourager les nationaux à aller dépenser leurs revenus dans les pays déficitaires. Mais ça ne marche pas trop en temps de crise, où les « bons » établissent une politique interne qui a pour effet la limitation des dépenses touristiques à l’étranger, par exemple en faisant stagner le revenu de leurs citoyens ; ils ne facilitent donc pas la résolution du problème. Il semble que la Chine tienne compte de cette nécessité, non pas tant en expédiant des touristes (bien que cela commence), mais surtout en achetant de la dette publique américaine (et maintenant européenne) ; en revanche, l’Allemagne est manifestement plus disposée à ne pas l’appliquer, demandant même à ses partenaires européens de faire la même chose qu’elle, disant (selon des voix autorisées) que  « l’on ne doit pas reprocher aux bons élèves de l’être, mais essayer soi-même de devenir bon élève  ». 

 

C’est à ce niveau qu’intervient l’aspect moralisateur

 L'Allemagne se perçoit comme « vertueuse » et exige que la France, l’Italie, la Grèce, etc., deviennent aussi « vertueuses ».  La composante moralisatrice de l’euro est assez évidente : la BCE est indépendante et vouée exclusivement à casser l’inflation, parce que l’inflation est « immorale » et que les gouvernements (et les peuples non allemands et apparentés) ne seraient que trop enclin à « se laisser aller », à se conduire de façon « immorale » (voir l'article Les braiments d'un économiste en chef)

C’est en fait l’implication essentielle du lieu commun « avec le même euro, … » : qu’il faut les dresser, ces garnements. Mais comme l’a fort bien dit Baudelaire : 

 

« Maudit soit à jamais le rêveur inutile

Qui voulut le premier dans sa stupidité,

S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,

Aux choses de l’argent mêler l’honnêteté. ».

 

En conclusion, que faire ?

Une solution d’urgence existe : ne plus employer cet argument, du moins de façon aussi simpliste. Cela fera au moins remonter le niveau du débat médiatique. 

Pour le reste, tenant compte de la position difficile à tenir de la France entre l’Allemagne exportatrice haut de gamme et la Chine, exportatrice bas de gamme, dans une Union européenne pour qui les seuls tarifs douaniers admissibles sont les tarifs nuls, la solution la plus raisonnable paraît être d’exiger la fusion en un seul Etat de la France et de l’Allemagne, faisant ainsi miraculeusement disparaître le déficit commercial de la France ! A long terme, cependant, il n’est pas certain que la Chine soit pour toujours un exportateur bas de gamme.

 

 

Références économiques

Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro ?, 2012

Emmanuel Todd, L’illusion économique, 1997 (un ouvrage qui reste tout à fait d'actualité

 

Références culturelles 

Baudelaire, Les Fleurs du mal (dans l'extrait cité, il faut remplacer argent par amour)

George Orwell, 1984

Milan Kundera, La vie est ailleurs, Le Livre du rire et de l’oubli

 

 

 

Un auteur à fréquenter sans modération : Emmanuel Todd

Dans le livre qui a suivi L'Illusion économique (1997), Après l'empire (2002) Emmanuel Todd écrivait ceci :

*p. 229 : « L'existence de l'euro conduira à plus de concertation économique entre nations européennes et à l'émergence vraisemblable d'une politique budgétaire commune, sous des formes inédites. Si ce processus n'aboutit pas, l'euro disparaîtra. Mais les Européens doivent savoir que l'émergence d'une politique budgétaire dà l'échelle du continent aura des effets macroéconomiques planétaires et brisera de fait le monopole américain de la régulation conjoncturelle. »

Publié dans Economie

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