A propos du livre d'Emmanuel Todd « La Chute finale » 2 : Les prévisions

Publié le par JACQUES GOLIOT

 

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Les prévisions d’Emmanuel Todd dans La Chute finale

Ce livre ne contient pas une seule prévision (à propos du destin de l’URSS), mais un grand nombre, sur différents pays ou groupes de pays.

 

La prévision sur l’URSS

La réputation de l'ouvrage a évidemment été marquée par une phrase qu’on trouve dès le début (p. 9) :

« Les tensions internes du système soviétique approchent de leur point de rupture. Dans dix, vingt ou trente ans, un monde surpris assistera à l’effritement ou à l’effondrement du premier des systèmes communistes. ».

En la relisant, je constate qu’à proprement parler, Emmanuel Todd n’avait pas pris trop de risque : l’événement était situé entre 1986 et 2016 ; il pouvait s’agir de « l’effondrement », mais aussi de « l’effritement » du « système soviétique ». Ce n’est finalement qu’après coup que l’attention s’est focalisée sur « effondrement ».

On pourrait dire que cela apporte de l’eau au moulin de « Jean » (c’est une coïncidence) ; je ne serais pas d’accord : cela montre simplement que l’objet du livre d’Emmanuel Todd n’est pas ce pronostic ; même s’il avait été sur ce point contredit par l’évolution réelle, le livre fournit un grand nombre de réflexions, de faits et d’hypothèses, non seulement à propos de l’URSS, mais aussi de ses satellites et d’autres pays du monde de cette époque.

 

 

Autres prévisions

La liste n’est pas forcément exhaustive et pourra être complétée.

 

A) sur l’URSS

* la direction, p. 290

« Prions pour l’apparition d’un bureau politique intelligent et homogène dans les années qui viennent. »

 

*idem, p. 253

« Dans l’appartement de Yuri Andropov, membre du Politburo et directeur du KGB, figurent quelques toiles abstraites. »

 

* l’économie, p. 87-88

« Il est plaisant de voir l’URSS s’enfoncer dans la stagnation à l’heure de la crise du capitalisme. Là-bas, on n’a pas même à discuter des avantages et des inconvénients de la croissance zéro. Là-bas, il n’y aura pas de reprise. »

 

 

B) sur l’économie occidentale (capitaliste)

*l’évolution du capitalisme, p. 89

« Au milieu du XIX° siècle, […], les économistes bourgeois avaient inventé les mythes de l’Etat libéral non interventionniste et de l’équilibre automatique de l’économie. Le capitalisme avait donc lui aussi sécrété un dogme coûteux qui a inutilement aggravé et prolongé la crise de 1929.

Cette phase est révolue, malgré quelques petites rechutes néo-libérales récentes. »

 

*évoquant les débuts de la crise économique, p. 165

« La forme de la croissance doit changer en Occident, mais parce que la richesse et la production y atteignent des niveaux invraisemblables selon les normes soviétiques. Pour continuer à fonctionner, le capitalisme va devoir s’engager dans le perfectionnisme, dans la recherche d’une plus grande égalité des revenus, d’une plus grande efficacité énergétique et technologique en général. »

Dans ces deux citations, on constate qu'il ne perçoit pas le tournant néolibéral, qui effectivement ne prend forme qu'avec l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher (1979) et Ronald Reagan (1981).

 

 

C) sur la France

*le PCF, p. 167

« L’attitude des jeunes vis-à-vis du PCF est d’indifférence, non d’agressivité, si l’on excepte la minorité gauchiste, de plus en plus minoritaire. […] Et c’est cela qui tue lentement le PCF. On ne le hait plus*. Il ne fascine plus, même si l’on a encore pour lui des faiblesses électorales. ».

*Il veut dire que c’est dans la mesure où il était haï par une partie de la population française que le PCF était l’objet d’une fascination d’une autre partie. 

Il perçoit le phénomène de la banalisation du PC, à mettre en relation avec la citation suivante.

 

*idem, p. 302

« On ne sait pas encore si le PCF va disparaitre de la carte électorale française ou s’il va se social-démocratiser comme le PCI. Quoi qu’il arrive, l’Union soviétique perdra son plus fidèle soutien occidental. »

En l’occurrence, il a disparu, ou quasiment (il faisait encore 15 à 20 % dans les années 1970.

 

*le socialisme français, p. 299

« En France, l’apparition de cadres supérieurs roses, partisans des nationalisations mais non d’une augmentation de la progressivité de l’impôt sur le revenu, est un phénomène très inquiétant. »

On peut penser ici à la « social-libéralisation » du Parti socialiste (DSK, etc.), mais cela ne deviendra prégnant que dans les années 1980.

 

 

D) sur le Tiers Monde

*divers pays du Tiers Monde, Mexique, Venezuela, Brésil, Iran, p. 275

« Le décollage de ces nouveaux capitalismes est le fait majeur de la décennie 1970-1980, un fait historique beaucoup plus important que la fin de la guerre du Vietnam et le passage de l’ensemble de la péninsule indochinoise sous contrôle communiste. »

Il évoque le phénomène dit des « pays émergents », même si la liste est partiellement inexacte.

 

*l’Egypte de Sadate, p. 273

« L’exemple le plus récent de décrochage est celui de l’Egypte, qui finit par s’accommoder mieux de l’existence d’Israël que de la présence des « conseillers » soviétiques. »

Le voyage de Sadate en Israël date de la fin 1977.

 

*l’Angola, p. 277

« Le MPLA d’Agostino Neto l’a finalement emporté, et nous pouvons attendre, avec une grande tranquillité sociologique, la dégénérescence de son régime « de gauche » et autoritaire en oligarchie nationaliste. »

 

 

E) Sur la Chine

*p. 56

« La mort de Mao Tsé-toung va accélérer l’évolution du communisme chinois vers une hiérarchisation plus nette dans le domaine des revenus correspondant à celle qui existe déjà dans le domaine du pouvoir. »

Note : l’achevé d’imprimer est du 7 septembre 1976, Mao meurt le 9 (mais c’est, effectivement, une pure coïncidence)

*p. 280

« Si la Chine réussit son adaptation à la deuxième phase de développement et assure une élévation régulière du niveau de vie de sa population, son agressivité devrait baisser. Par contre, si elle rate son adaptation, la pression « idéologique » du capitalisme […] va se faire sentir, et […] l’Occident deviendra une menace sérieuse. »

Dans ces deux citation, il anticipe une évolution notable de la Chine après le retour de Deng au pouvoir, c’est-à-dire trois ans après la mort de Mao et la publication du livre.

 

 

F) sur les relations internationales

*la politique extérieure soviétique, p 289

« La Russie n’a pas réussi à digérer l’Europe centrale. Elle ne va pas s’engager dans des opérations militaires lointaines, d’autant que la flotte soviétique est loin d’avoir atteint la parité avec son homologue américaine. »

On peut supposer qu’il n’envisage pas non plus l’engagement dans la guerre d’Afghanistan (mais en l’occurrence, il aurait raison tout de même : l’URSS n’avait pas les moyens de faire cette guerre).

 

*sur la politique extérieure de l’Occident, p. 301

« On devrait donc, systématiquement, […] montrer une plus grande fermeté chaque fois que des questions d’ordre militaire sont en jeu. »

Ce sera la politique de Reagan, qui ne s’est cependant probablement pas inspiré de ce livre.

 

 

 

Evidemment, certaines de ces hypothèses sont fausses : Emmanuel Todd n’anticipe pas du tout le virage néolibéral de l’Occident à la fin des années 1970 (mais il en a tout de même perçu quelques signes, qu’il interprète incorrectement comme sans importance), il ne prévoit pas le virage fondamentaliste du monde musulman (l’Iran en 1978), il n’envisage pas l’invasion soviétique en Afghanistan (décembre 1979), ni le tournant vers l’économie de marché de la Chine sous Deng (qui en 1976 est tout de même encore hors du champ du pouvoir) ; et la plupart ne sont pas parfaitement adéquates à ce qui s’est passé par la suite, ou sont assez vagues. Il n’empêche qu’elles sont intéressantes même rétrospectivement, et révèlent une grande largeur de l’information (il va de soi que Todd n’a pas « inventé » tout cela tout seul, mais il intègre ces éléments dans une vue d’ensemble).

 

 

 

Conclusion

Il n’y a pas de doute qu’Emmanuel Todd à 25 ans, avec toutes les erreurs qu’il a pu écrire à cette époque, est cent fois plus profond que « Jean » à 33.

Par conséquent, le problème posé par « Jean » (Est-ce que la prévision de Todd sur l’URSS ne serait pas une coïncidence ?) est un faux problème, un problème dépourvu de tout intérêt ; le problème que « Jean » devrait de toute urgence s’atteler à résoudre est de savoir s’il lui sera jamais possible de surmonter l’incroyable banalité de sa pensée et de sa prose.

 

 

A suivre (mais pas tout de suite) : Analyse de l'ouvrage

Publié dans Personnalités

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