A propos de deux passages de Céline (1932, 1938)

Publié le par JACQUES GOLIOT

 

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Références :

*Céline, Voyage au bout de la nuit, chapitre 1 (p. 13-14 de l'édition du Livre de Poche, 1965)

*Céline, Bagatelles pour un massacre, cité dans Hanns-Erich Kaminski, Céline en chemise brune, Editions Mille et Une Nuits, 1997, pp. 37.

 

Voyage au bout de la nuit

Au tout début du livre, on trouve une curieuse notation à propos de la France et des Français.

Bardamu rencontre un autre étudiant en médecine, Arthur Ganate ; ils s’assoient dans un café et discutent.

 

« Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s'en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, sur le Temps où c'était écrit. "Tiens, voilà un maître journal, le Temps !" qu'il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. "Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! - Elle en a bien besoin la race française, vu qu'elle n'existe pas !" que j'ai répondu moi pour montrer que j'étais documenté, et du tac au tac.- Si donc ! qu'il y en a une ! Et une belle de race ! qu'il insistait lui, et même que c'est la plus belle race du monde, et bien cocu qui s'en dédit ! et puis, le voilà parti à m'engueuler. J'ai tenu ferme bien entendu.

-C'est pas vrai ! La race, ce que t'appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça les Français.

- Bardamu, qu'il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n'en dis pas de mal !... »

 

Céline place dans la bouche de Bardamu une espèce de lieu commun historique (« ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer ») ; je ne sais pas si Céline est l’inventeur de ce lieu commun absurde, ni s’il y croyait, peu importe du reste. L’important est dans sa description des Français : « ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde ».

 

Cette description vise à contrer les arguments (en grande partie ou totalement provocateurs) de Ganate : le journal Le Temps est un défenseur de la « race française » qui est « une belle race ». Pour Bardamu, en revanche, il n’y a pas de « race française » mais un « ramassis de miteux ».

 

 

Bagatelles pour un massacre

Cette phrase peut être rapprochée de plusieurs passages de Bagatelles pour un massacre (cités par Kaminski), où Céline exprime son mépris de la France et des Français en contrepoint de sa haine des Juifs, par exemple (p. 37):

 

« Je voudrais qu'il soit proclamé, pour que le peuple sans vertèbres, dit français, retrouve un peu son amour-propre absolument conclu, certain, trompeté universellement, qu'un seul ongle de pied pourri de n'importe quel vinasseux ahuri truand d'Aryen, vautré dans son dégueulage , vaut encore cent mille fois plus, et cent mille fois davantage et de n'importe quelle façon, à n'importe quel moment, que cent vingt-cinq mille Einsteins, debout, tout dérétinisants d'effarante gloire rayonnante. »

 

Au premier abord, on comprend parfaitement ce que Céline veut exprimer : sa haine (viscérale, extrême et insurmontable) des Juifs.

 

Quand on examine le texte dans le détail, on constate que c’est plutôt surprenant : le Juif (« Einstein ») est présenté, pour ainsi dire reconnu, comme un être supérieur (une espèce d'archange), alors que l' « Aryen » apparaît comme une ordure (« n'importe quel vinasseux ahuri truand d'Aryen, vautré dans son dégueulage »). Sur ces prémisses, le raisonnement célinien jaillit dans toute sa splendeur (Céline se vautre dans une litanie de chiffres, une sorte d'incantation ou un délire) : 125000 « archanges » valent 100000² fois moins que le sous-produit du sous-produit de l'ordure ("sa rognure d'ongle de pied pourri" !) « aryenne ».

 

Comment Céline peut-il penser que ce raisonnement sera cru, sauf par des imbéciles ; comment peut-il espérer nous faire croire que lui-même y croit ? Il se place en effet dans le domaine de l'arbitraire le plus total. Il prétend en fait parler au nom de Dieu, celui dont la parole est le fondement de la vérité ; celui qu'il faut croire parce que c'est absurde ; Dieu est supérieur à l'archange et le condamne au profit d'un objet de dégoût.

 

 

Hypothèses

a) On trouve peut-être dans tout cela l'écho lointain d'une conscience sociale : l'affirmation d'une pitié ou d'une solidarité avec le faible (malade, pauvre, stupide et répugnant) face au fort (riche, bien portant et moralement et spirituellement estimable). Pourquoi identifie-t-il ce personnage « parfait » (et par là même haïssable) au Juif ? Pourquoi accorde-t-il une réalité à ce qui n'est qu'un paradoxe ?

 

b) Curieusement, le mépris de Bardamu envers les Français (« chassieux, puceux, transis ») s'est retourné en amour pour l’Aryen (« n'importe quel vinasseux ahuri truand »). Mais, Bardamu niait que les Français forment une race, tandis qu’un Aryen ne peut être défini que par sa race (quelque apparence qu'il revête).

 

c) Cela a peut-être un lien avec l’arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne (Kaminski montre que Bagatelles est influencé par le nazisme sur d’autres plans que l’antisémitisme), mais il y avait déjà du « racialisme », de l’ « obsession raciale », quoique sous forme déniée et sans lien avec l’antisémitisme, dès l’époque du Voyage au bout de la nuit.

 

Ce ne sont que des hypothèses.

 

Notes

Dans le chapitre VI de Céline en chemise brune (« A l’ombre des tranchées ») dont est tirée la citation précédente, Kaminski en donne plusieurs autres où Céline exprime, notamment, son dégoût de la France « telle qu’elle est » (non régénérée, semble-t-il).

 

Hanns-Erich Kaminski (1899-1963) est un journaliste allemand, exilé en France après février 1933 ; il publie son livre sur Bagatelles pour un massacre en 1938 ; il part au Portugal après la défaite de 1940, puis en Argentine en 1941.

 

 

Page mise à jour le 11 février 2017

et transférée sur 

http://lesmalheursdesophisme.blogspot.fr/2017/02/sur-deux-passages-de-luvre-de-celine.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Personnalités

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